Résumé
Voltaire aux Délices, fantaisie théâtrale de Gérard Gruszka, est créée à Genève puis représentée en tournée durant toute l’année 2015. Elle met en scène Voltaire, son secrétaire Collini et le jeune Jean-Louis Wagnière et propose, en s’attachant aux institutions patrimoniales voltairiennes existantes, un acte de médiation culturelle propre à renforcer la connaissance de l’œuvre du patriarche.
Gérard Gruszka : de Pnom-Penh à Genève
Gérard Gruszka (1932-2021) est à la fois homme de radio et dramaturge. Il dirige le centre audiovisuel de Pnom-Penh avant d’être détaché en 1975 à la Radiodiffusion Hellénique de l’Institut français d’Athènes, où il produit de nombreuses séries d’émissions. Devenu six ans plus tard directeur de cours de langue française aux centres culturels de Fez et de Rabat, il multiplie les actions théâtrales et pédagogiques sur tout le territoire marocain. Le Philosophe et l’Impératrice, sa première pièce de théâtre, qu’il présente sous le pseudonyme de Gérard Chambourg, est créée en avril 1993 au théâtre Lomonossov à Moscou, dans une mise en scène d’Ilia Ermolaev avec Alla Balter dans le rôle-titre. On lui doit également un La Fontaine à destination de la jeunesse représenté entre autres au théâtre pour enfants de Malabo.

C’est en 2009 qu’il rédige Voltaire aux Délices, ou Le Pouvoir de l’espérance, seconde pièce de sa production consacrée à une figure marquante des Lumières. Créée dans le Grand Salon des Délices – là même où l’intrigue est censée s’être déroulée – le 16 juin 2015, elle y est rejouée les 17 et 18 juin avant une tournée qui la mène successivement à la Comédie de Ferney-Voltaire (3 et 4 juillet), dans la salle de l’Enchantié, à Vilhonneur (23 juillet), de nouveau à Genève (31 octobre) et enfin à la Bibliothèque Nationale de Russie, à Saint-Pétersbourg (6 novembre). Frantz Helmer interprète le rôle de Voltaire, Antoine Débois celui de Collini tandis qu’Isaac Genoud alterne les figures de Jean-Louis Wagnière et de Luc, le singe de Voltaire.
Voltaire aux Délices : une mascarade ?
Après une scène introductive dans laquelle on voit Condorcet confier à son jeune ami Sarret, aux heures les plus sombres de la Révolution, le manuscrit de son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, le spectateur est transporté aux Délices, à la fin de l’année 1755 : Collini se moque en aparté des excès de son maître avant d’être surpris et de dresser avec lui le bilan de ses affaires à la fois financières et littéraires. Justement – nous entrons ici dans la scène 3 – une lettre annonce l’arrivée prochaine de Le Kain : Voltaire en profite pour argumenter en faveur de la pièce qu’il vient d’écrire (L’Orphelin de la Chine) et dont il déclame, à la stupéfaction de Collini, une tirade entière. Les scènes suivantes permettent de débattre, mais cette fois à trois, de la guerre, du commerce et de l’existence de Dieu, le troisième personnage n’étant autre que l’empereur de Prusse, Frédéric II, qui intervient en voix-off. La scène finale, de loin la plus longue, évoque enfin le tremblement de terre de Lisbonne et est prétexte à un échange assez vif entre Voltaire et Collini sur la nature du mal. « L’espérance », qui est le dernier mot de la pièce, n’est toutefois pas le mot de la fin : en effet, « les deux rideaux derrière lesquels demeuraient Frédéric l’aigle, et Luc le singe, que Voltaire tenait encagés se lèvent tandis que la musique finale se fait entendre. [1] » Autrement dit, Gérard Gruszka imaginait une voix off dont le spectateur découvrait, en guise de dénouement, qu’il s’agissait de celle du perroquet de Voltaire – lequel se trouvait doublé, et comme complété dans sa figuration, par le singe de la maison – là où la mise en scène des Délices « libère » d’entrée de jeu les figures surplombantes de Luc et de Frédéric, c’est-à-dire du singe et du roi de Prusse [2]. Tout le jeu d’Isaac Genoud a dès lors consisté à alterner position surplombante (Frédéric) et intrusion dans le jeu (singe) – au grand dam d’un Voltaire partagé entre la simple dérision et l’interrogation philosophique.
Une démarche à la fois pédagogique et patrimoniale

La mise en scène – collective – de la pièce, en juin 2015, a également choisi d’accentuer la dimension pédagogique de la pièce, qui était l’intention première de Gérard Gruszka. Certains épisodes, certaines scènes sont ainsi délibérément commentés dans le cours même du jeu. C’est par exemple le cas de la tirade de Gengis-Kan, extraite de L’Orphelin de la Chine. Collini devient, dans la représentation des Délices, non plus le spectateur admiratif de Voltaire, mais bel et bien le censeur de la pièce : son positionnement dans le fauteuil du philosophe, à mi-chemin de l’attitude qu’adopte, dans la scène suivante, le tribunal de l’Inquisition, est à cet égard éloquent. L’appel d’Octar, qui bouleverse cette mise en place et vient rompre le déroulement de la tirade, nous rappelle toutefois que c’est précisément sur le texte de L’Orphelin de la Chine que Voltaire, aidé en cela de Mlle Clairon, s’interroge en 1755 sur la nature de la scène théâtrale. Il n’était évidemment pas dans les intentions du dramaturge d’apporter des éléments d’information nouveaux. Mais il nous rappelle, et cela dès les tous premiers échanges, que Voltaire a très vite été décontextualisé et quelquefois mal compris. Tel est également le sens de la scène initiale entre Condorcet et Sarret : le choix d’un Sarret jeune – seule entorse à l’histoire véritable – permet d’insister sur ce phénomène de transmission, avant d’enchaîner sur la rivalité des deux secrétaires par une scène de transition absente du canevas initial.
Plusieurs autres « moments » de la pièce ont de même entraîné des variations pleines de sens, qu’elles fussent appelées ou non par la configuration des lieux. Tel est par exemple le cas de la scène de la lettre de Frédéric II. Si sa lecture donne lieu partout à un même cérémonial (Collini à genoux et présentant la missive, Voltaire la lisant en en suivant le tracé de sa plume rouge), elle s’est trouvée complétée, à Vilhonneur, de l’introduction d’un motif musical : Isaac Genoud y a en effet développé, au piano, une phrase héritée de la Mérope, opéra précisément produit à Potsdam à partir de la tragédie voltairienne. Tel est encore le cas de la scène de la diffusion des versions frelatées de La Pucelle d’Orléans, qui entraîne l’ire de Voltaire : c’est paradoxalement aux Délices que fut produit le jeu de scène le plus spectaculaire, personne ne s’attendant à voir surgir Antoine Débois côté cour, alors même que la configuration des lieux lui imposait de reparaître côté jardin. Les deux dernières scènes (Inquisition et Poème sur le désastre de Lisbonne) ont enfin été jouées à Ferney-Voltaire dans une atmosphère particulière marquée par un décor tendu de rouge pour l’Inquisition et de bleu pour le Poème, et par l’introduction de motifs sonores travaillés en amont par Manuel Tarabay, jeune musicien pour l’heure civiliste aux Délices.
Que l’auteur ait choisi de faire représenter sa pièce dans des lieux patrimoniaux marqués par la présence physique de Voltaire (Genève et Ferney) ou sa dimension hautement symbolique (Bibliothèque Nationale de Russie à Saint-Pétersbourg) dit assez l’enjeu d’un texte tout entier placé sous l’angle de la médiation culturelle. Le propos de Gérard Gruszka est en effet de se situer en appui des canaux éducatifs traditionnels tout en favorisant un contact direct avec l’univers de Voltaire et, plus généralement, le monde des Lumières. A-t-il été influencé par le répertoire de Jean-Claude Brisville ? C’est assez probable, certaines répliques de Voltaire aux Délices pouvant rappeler – sans aller jusqu’à un usage excessif de la stychomythie – les montées en intensité de L’Antichambre, au moment de l’adieu final. On peut également songer à ce qu’était, au dix-huitième siècle, le théâtre de société dont l’esprit imprègne finalement le texte de Voltaire aux Délices et qu’est venu confirmer le succès de la pièce, sur les bords du Léman comme sur ceux de la Néva.
Notes
[1] Gérard Gruszka, Voltaire aux Délices. Le Pouvoir de l’espérance, collection « Mémoires et Documents sur Voltaire » n°9, éditions La Ligne d’Ombre, Condeixa-a-nova, 2017, p. 68.
[2] L’édition de la pièce à La Ligne d’Ombre a d’ailleurs choisi de présenter les deux versions de la pièce : celle de 2009 (p. 13-68) et celle, représentée, de 2015 (p. 69-117). Elle s’accompagne également d’un important album iconographique (p. 119-143).
Bibliographie et sitographie
Gérard Gruszka, Voltaire aux Délices. Le Pouvoir de l’espérance, collection « Mémoires et Documents sur Voltaire » n°9, éditions La Ligne d’Ombre, Condeixa-a-nova, 2017.
Voltaire aux Délices, documentaire de sept minutes réalisé par l’association Nota Bene et la Bibliothèque de Genève, réalisation : Gilles Daubeuf et Arnaud Damian. Disponible à : https://www.youtube.com/watch?v=ixCD0KVfdZg