Philosophie du projet

Il y a, en France tout au moins, un paradoxe étonnant dans la manière dont on considère Voltaire. Présent dans tous les programmes scolaires, il demeure le symbole de la lutte contre l’intolérance et le fanatisme. Les événements récents ne cessent – hélas – de le montrer : nous nous souvenons tous des attentats contre Charlie Hebdo, en 2015, qui avaient été suivis, en moins de deux mois, de la vente de plus de vingt mille exemplaires du Traité sur la tolérance. Pourtant, c’est ce même Voltaire qui, appelé à la rescousse lorsqu’il s’agit de dénoncer la folie intégriste, est parfois mis, de manière assez spectaculaire, au banc des accusés. Se dégagent ainsi, dans le rejet ou l’incompréhension suscités çà et là par la personne et l’œuvre de Voltaire, quelques constantes. Certains « thèmes », qui questionnent la nature de la dynamique impulsée par le patriarche de Ferney, ont en effet nourri, deux cents ans durant, une interrogation soutenue.

Le premier d’entre eux est le rapport de Voltaire à notre conception de la laïcité. André Magnan a récemment rappelé (Envolées n°6, novembre 2023) qu’il existait bien, au dix-huitième siècle, une « urgence de la laïcité », même si ce vocable n’était destiné à être employé que dans la deuxième moitié du siècle suivant, au moment où se préparait, dans les esprits, la séparation des églises et de l’État. La question de la laïcité est, quoi qu’il en soit, tout à fait emblématique des confusions possibles qui jalonnent, depuis une trentaine d’années, la lecture et, plus généralement, la réception de l’auteur de Candide. Plusieurs groupes de spécialistes se sont certes employés, ces derniers temps, à corriger cette tendance aux « raccourcis » idéologiques : mais il importe aujourd’hui de coordonner ces efforts et d’offrir à tout un chacun une base de références fiable.

Photographie d'une page imprimée de l'édition originale de 1763 du Traité sur la tolérance de Voltaire avec une typographie ancienne.
Voltaire, Traité sur la tolérance (1763).
Source : Gallica / Bibliothèque nationale de France.

Deuxième aspect de Voltaire sujet à une incompréhension notoire : son lien au libéralisme. Ce qui est – parfois – reproché à Voltaire, c’est de servir, fût-ce à son corps défendant, les intérêts de la social-démocratie telle que nous la connaissons en Occident. On en revient toujours aux Lettres philosophiques, toujours à ce séjour de Voltaire en Angleterre, toujours à cette naissance du commerce international dont il se serait fait à la fois l’initiateur et le chantre. Et cette idée se retrouve chez des auteurs aussi différents que le philosophe d’obédience marxiste Jean-Claude Michéa ou Marion Sigaut laquelle développe l’idée selon laquelle Voltaire trompe le peuple, auquel il ne se réfèrerait ou s’adresserait que pour mieux l’abuser. Nous sommes, on le voit, à contre-courant – et, osons le mot, à contresens – de l’option actuellement défendue par la grande majorité des spécialistes de Voltaire, lesquels voient dans l’arrivée à Ferney non la concrétisation d’un projet d’élévation ou de reconnaissance, mais bien le moment d’une rencontre réelle avec la misère sociale telle qu’elle se présente dans le pays de Gex.

Sculpture en marbre de Jean-Baptiste Pigalle représentant l'écrivain Voltaire âgé, assis et dénudé.
Jean-Baptiste Pigalle, Voltaire nu (1776).
Paris, musée du Louvre. © Musée du Louvre

Troisième point d’une réception « malmenée » : la reconnaissance de l’œuvre. Celle-ci se trouve souvent proprement dépecée. Voltaire est un bien piètre philosophe, pensent les uns : il convient d’en rester à ses contes, qui ont l’avantage d’être divertissants. Voltaire s’est pensé homme de théâtre, disent les autres : mais ses cinquante-trois pièces méritent-elles d’être jouées ? Ce qui prime chez Voltaire, c’est moins, dit-on encore, l’œuvre que la correspondance : et c’est ainsi que l’on voit publiées, dans des collections de poche, des extraits de la correspondance de Voltaire pendant que des œuvres autrement plus importantes restent, c’est le cas de le dire, lettre morte. Pierre Frantz, professeur émérite à Sorbonne-Université et coordonnateur de l’édition du théâtre de Voltaire publiée chez Classiques Garnier, lutte depuis plusieurs années contre cette désaffection d’une partie de l’œuvre de Voltaire en relevant dans son théâtre ce qui s’y trouve d’innovant sur le plan scénique. La Société d’histoire du théâtre accentue aujourd’hui cette réflexion de base et Clément Hervieu-Léger, aujourd’hui administrateur de la Comédie-Française, a récemment proposé, à l’auditorium du Louvre puis à Ferney, plusieurs lectures spectacle de Semiramis.

Quatrième élément enfin, et non des moindres : le traitement de ce qu’on pourrait nommer le patrimoine voltairien. Loïc Dechambenoit vient de montrer (« Voltaire déboulonné ? Histoire polémique de la statuaire voltairienne dans l’espace public français », Envolées n°2, décembre 2022) qu’on s’intéressait moins, depuis une ou deux générations, à l’œuvre même du patriarche qu’aux modalités de sa représentation dans l’espace public. Replacer les éléments de ce débat dans une perspective à la fois synchronique (quel est l’état de la société française contemporaine ?) et diachronique (que nous révèle l’histoire des différentes statues de Voltaire depuis celle de Pigalle ?) est un prérequis indispensable si nous voulons réellement comprendre ce à quoi nous assistons aujourd’hui. Il en va de même, bien entendu, pour tout ce qui constitue le patrimoine voltairien tel qu’il apparaît dans l’espace public.

Le traitement réservé à la figure de Voltaire et la manière dont nous lisons son œuvre sont naturellement conditionnés par son rattachement, explicite ou non, au combat des Lumières : c’est en effet comme figure principale et, dans une certaine mesure, fédératrice de ce combat que Voltaire est d’abord considéré – ou tout au contraire rejeté – de nos jours. Or c’est ici qu’une histoire de la réception de Voltaire dans le cadre plus englobant d’une lecture des Lumières nous livre de précieux indices. Retenons-en trois.

L’histoire littéraire, tout d’abord, doit être sollicitée. Il serait intéressant d’adopter une perspective diachronique qui permettrait non seulement de mesurer l’intensité, voire les fluctuations de notre relation à Voltaire, mais favoriserait également des études de réception comparée, lesquelles pourraient se révéler riches d’enseignement. L’antirousseauisme, par exemple, très virulent au début du vingtième siècle, avait pour origine les bancs de l’extrême-droite française : il ne serait venu à l’idée d’aucun socialiste ou d’aucun radical de critiquer Rousseau. Avec Voltaire au contraire, les critiques viennent de partout, et fusent de tous bords. C’est dans l’opposition à son œuvre et à sa pensée que se forge, paradoxalement, une certaine forme d’unanimité. L’histoire des usages populaires de Voltaire à travers, par exemple, l’exploitation de certaines sources iconographiques est également riche d’enseignements : l’œuvre d’un Raymond Savignac, en prise directe sur les caricatures de Jean Huber, vient ainsi rappeler la nécessité d’une écriture « combattante » au moment où se font jour les dangers d’un oubli des acquis fondamentaux des Lumières. Aucune autre figure majeure des Lumières – pas même Rousseau, pourtant très sollicité – n’a connu un tel destin.

Second point : la question religieuse. Si la position religieuse de Voltaire conditionne la plupart des réactions négatives face à son œuvre (il n’est que de songer au rapprochement qui a été institué entre lui-même et Salman Rushdie par Jean-Michel Olivier d’une part, dans son roman Les Innocents (1994) et par Yves Laplace d’autre part, dans Vie de l’auteur, idiot (2023)), elle traduit la difficulté de situer exactement le patriarche de Ferney dans un domaine toujours problématique : est-il déiste ? penche-t-il vers une forme atténuée d’athéisme ? peut-on le dire théiste ? quelle est, finalement, son idée de Dieu ? La recherche a récemment montré que l’image d’un Dieu horloger, chère à Voltaire, était empruntée à ses maîtres jésuites et les conclusions auxquelles était parvenu René Pomeau se sont trouvées du coup quelque peu bousculées. Un rappel des différentes lectures de Voltaire avec à l’esprit cette question particulière de la religion permettrait dès lors sans nul doute de mieux comprendre les motivations ou les raisons d’être de certaines prises de position voire de certaines passions contemporaines.

Couverture du livre Les Innocents de Jean-Michel Olivier
Couverture du livre : Les Innocents,
Jean-Michel Olivier, Éditions L'Âge d'Homme.
Tous droits réservés.

Dernier élément enfin : la vocation « patriarcale » de Voltaire lui confère, dans le panthéon des Lumières, une position surplombante qui s’est trouvée encore amplifiée, à tort ou à raison, par la postérité. Cette position dominante (D’Alembert ne souhaitait-il pas faire de Voltaire le « général » de l’armée des philosophes ?), si elle a certes permis le développement de nombreuses éditions de l’œuvre de Voltaire, n’en a peut-être pas moins nui à sa lecture attentive. L’éclat donné à la figure du patriarche pourrait s’être ainsi révélé, de manière paradoxale, un frein à sa compréhension. C’est cette fracture, ou cet écart, qu’il s’agit aujourd’hui sinon de corriger, du moins d’appréhender pleinement.

Il nous faut pour cela renouer contact avec l’auteur du Dictionnaire philosophique en contextualisant d’abord, de manière méthodique, l’ensemble de sa réception : faire l’histoire du voltairianisme, c’est en effet se donner les moyens de mieux comprendre les paramètres qui sont ceux de sa « méconnaissance » aujourd’hui et de mieux traiter, du coup, les notions-clés, pour la plupart héritées de Voltaire, qui divisent une bonne partie de notre Société.

C’est pourquoi ce site a été conçu – et construit.

Le Dictionnaire de la réception de Voltaire proposé ici aura quatre spécificités : il sera alimenté de manière à la fois progressive et constante, se présentera dans une version multilingue (l’anglais étant naturellement privilégié, mais pas exclusivement) et accueillera d’ailleurs un grand nombre de contributions étrangères, se proposera d’être collaboratif en développant des zones de débat certes rigoureusement encadrées, mais permettant un dialogue constant avec les utilisateurs, et se voudra enfin le centre névralgique de toute une série d’actions d’envergure autour de la figure de Voltaire et de sa réception dans l’espace public (émissions, tables rondes, films, incitations à des actions de création contemporaine, etc.)

Les articles eux-mêmes sont présentés dans quatre catégories.

Dans l’onglet « Personnalités et collectivités » se retrouvent celles et ceux qui ont contribué, dans ces deux cents dernières années, à une meilleure connaissance de Voltaire ou ont, au contraire, lutté contre sa mémoire. Il peut s’agir des éditeurs de son œuvre (Louis Moland, Beaumarchais, Beuchot), de spécialistes issus du monde savant (Georges Ascoli, René Pomeau, Theodore Besterman), et enfin d’écrivains ou de philosophes s’étant penchés sur Voltaire (Mérimée, Nietzsche, Lion Feuchtwanger…).

L’onglet « Lieux géographiques et symboliques » regroupe quant à lui des lieux investis par Voltaire et dont on comprend qu’ils diffusent un héritage mémoriel (Ferney, les Délices, Potsdam), des zones géographiques où l’héritage de Voltaire est particulièrement perceptible (Angleterre, Italie) et des ensembles de lieux, d’objets, de sites susceptibles de porter à leur tour le poids d’une tradition mémorielle (statues de Voltaire, Panthéon, Saint-Pétersbourg).

Dans l’onglet « Notions » se retrouvent des notices relatives à des concepts ou idées récurrents dans l’œuvre de Voltaire (Infâme, tolérance, religion), des domaines d’activité particulièrement pertinents dans son cas, qu’ils soient de nature « littéraire » ou non (finances, économie, histoire, théâtre) et enfin celles des problématiques contemporaines qui se revendiquent, à tort ou à raison, d’un héritage voltairien (laïcité, libéralisme).

Pour les « œuvres » enfin, figureront naturellement la totalité des titres des œuvres de Voltaire dont il s’agira d’envisager la destinée ici et ailleurs (éditions, traductions, adaptations…), mais également les genres abordés (contes, théâtre, ouvrages historiques), certains lieux emblématiques dans la diffusion de l’œuvre (Angleterre, Italie, avec des croisements envisagés avec l’onglet « Lieux géographiques et symboliques ») et enfin les domaines d’activité où l’héritage de Voltaire s’est particulièrement développé (illustrations).

Rappelons, pour finir, que ce Dictionnaire de la réception de Voltaire a deux finalités essentielles : donner une vision d’ensemble de l’histoire des représentations de Voltaire en devenant le centre naturel de toute recherche sur son héritage et le culte de sa mémoire ; et favoriser l’émergence d’un lien plus substantiel entre recherche académique et société civile. La recherche n’a en effet de sens que si elle est amenée, voire appelée à influer sur notre destinée commune : il importe donc de réunir autour d’un projet comme celui-ci les différents acteurs du monde culturel d’abord, puis de la société civile dans son ensemble. Or s’il est une figure autour de laquelle cette forme de cristallisation peut se faire, c’est bien celle de Voltaire, ainsi placé à l’avant-garde d’une réhabilitation plus vaste des Lumières : n’était-ce pas, finalement, ce que préconisait d’Alembert, quand il faisait du patriarche le général de l’armée philosophique ?

Bonne lecture !

Portrait en buste de l'acteur Henri Louis Lekain, en costume du XVIIIe siècle, exposé au château de Voltaire à Ferney.
Portrait de Lekain, exposition « Amies de cœur, amies de cour » (5 octobre 2024 – 9 mars 2025), Château de Voltaire à Ferney.
Photo : Jean-Louis Janin-Daviet
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