Résumé
Après son retour au christianisme en 1798, Chateaubriand, ouvert jusqu’alors aux idées des Lumières, se montre critique envers les philosophes du xviiie siècle, Voltaire en particulier, même si les sentiments qu’il nourrit à son égard sont empreints de paradoxes : admirateur du styliste, de l’homme curieux et spirituel, il condamne son irréligion et son absence d’amour de la patrie, son dilettantisme de critique littéraire tout en s’inspirant de lui pour une partie de ses œuvres.
Chateaubriand écrivain

Né en 1768, Chateaubriand, issu de la vieille noblesse bretonne, s’engage dans la littérature, après quelque temps passé dans l’armée. Il publie d’abord des poésies (dans L’Almanach des Muses en particulier). Se sentant menacé pendant la Révolution, il part pour l’Amérique, avec pour but officiel et illusoire la découverte du passage du Nord-Ouest, dans l’intention aussi de collecter des éléments et des sensations en vue d’un roman américain qui ne verra le jour que bien des années plus tard. Après sept mois passés au Nouveau Monde, sa carrière se précise :
il sera écrivain. Pendant son émigration à Londres, entre 1792 et 1800, il publie un essai philosophique et historique, l’Essai sur les Révolutions (1797). Rentré en France en 1800, rayé de la liste des émigrés, il fait paraître un court roman inspiré de son voyage en Amérique, Atala ou l’Amour de deux Sauvages dans le Désert (1801), dont René, paru en 1802, constitue une suite à résonance autobiographique.

Devenu un écrivain à succès, il s’illustre dans des genres littéraires variés : l’essai apologétique avec Le Génie du christianisme (1802), le roman apologétique avec Les Martyrs (1809), le roman exotique et sentimental (Les Aventures du dernier Abencérage, 1826), le roman historique (Les Natchez, pour lequel il utilise le matériau collecté pendant le voyage en Amérique, mais qui n’est publié qu’en 1827), des récits de voyage (Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811 ; Voyage en Amérique et en Italie, 1827). Parallèlement à cela, il publie des écrits politiques (De Buonaparte et des Bourbons, 1814 ; De la Monarchie selon la Charte, 1816 ; Congrès de Vérone, 1838), historiques (Études historiques, 1831), des essais littéraires (Essai sur la littérature anglaise, 1836), une biographie religieuse (La Vie de Rancé, 1844) et une tragédie biblique (Moïse, 1831).
Chateaubriand homme politique
Opposé à l’absolutisme royal et ouvert aux idéaux de la Révolution, Chateaubriand laisse éclater son irréligion et une pensée héritée des Lumières dans l’Essai sur les Révolutions. Revenu au christianisme en 1798, lorsque sa sœur, Julie de Farcy, qui meurt elle-même quelque temps plus tard, lui apprend la mort de sa mère, il rejette également la Révolution à cause des excès de la Terreur et de l’exécution de nombreux membres de sa famille. À son retour en France en 1800, il entame une carrière politique en dents de scie. Admirateur de Bonaparte jusqu’à la mort du duc d’Enghien, secrétaire d’ambassade du cardinal Fesch à Rome en 1803, il devient en 1804 un farouche opposant à l’Empire et se rallie aux légitimistes et aux Bourbons exilés. Désormais chrétien et monarchiste bourbonien, il est pair de France de 1815 à 1830, ministre d’État à la seconde Restauration (1815-1816), mais il tombe rapidement en disgrâce en raison de son caractère intransigeant, de ses prises de position tranchées sur le respect de la Charte, sur la liberté de la presse, et de son hostilité aux ultras. Éphémère ambassadeur à Berlin en 1821, à Londres en 1822, à Rome en 1828-29, il représente la France au Congrès de Vérone en 1822 ; il est ministre des Affaires étrangères de décembre 1822 à août 1824, fonction dans laquelle il demeure le plus longtemps, mais dont il est remercié avec brutalité et inélégance. Refusant de se rallier à Louis-Philippe en 1830, il reste fidèle aux Bourbons, se rend deux fois à Prague pour revoir Charles X (1833), soutient la dérisoire expédition de la duchesse de Berry en 1832 et rend visite au duc de Bordeaux à Londres en novembre 1843. Retiré de la vie politique après ce voyage, il meurt le 4 juillet 1848.
Chateaubriand et Voltaire écrivain et philosophe
Chateaubriand, admirateur de Jean-Jacques Rousseau, en qui il voit un rénovateur du style d’écriture et le chantre des passions, de la nature, de la solitude, tous thèmes qui hantent l’œuvre de l’Enchanteur, se montre cependant critique envers lui dans la deuxième partie de sa vie. À l’égard de Voltaire, c’est simultanément que des sentiments paradoxaux se font jour. Voltaire est tout d’abord un auteur que Chateaubriand cite volontiers, dans les Mémoires d’outre-tombe[1] en particulier où il donne des extraits de l’« Épître des vous et des tu » (I, 317), de La Henriade (502), de Mérope (I, 858), d’Œdipe (I, 952). Il voit en lui un auteur classique, qui a trouvé des « modèles de style dans les écrivains du siècle de Louis XIV » (II, 149), inspirateur de Fontanes, de lord Byron. Lui-même, lorsqu’il écrit le Génie du christianisme, dont un des buts est de « détruire l’influence de Voltaire », il se sent « sans nom et sans prôneurs », et ne se donne aucune chance d’y parvenir (I, 639). Il associe d’ailleurs Voltaire aux plus grands écrivains de la littérature française dans de nombreux passages de son œuvre. Maître de l’esprit (« Benjamin Constant, l’homme qui a eu le plus d’esprit après Voltaire », écrit-il dans « Le livre sur Madame Récamier », II, 1289), le patriarche de Ferney possède en même temps le « vrai […], la clarté […], [le] naturel » (II, 214). Chateaubriand n’hésite pas à le citer dans son « Discours de réception à l’Académie française » (qu’il ne prononcera jamais) : évoquant les satires de Marie-Joseph Chénier, à qui il succède, il dit qu’« elles rappellent agréablement l’école de Voltaire » (I, 1627).
Les qualités qu’il reconnaît à l’écrivain pâtissent cependant de l’irréligion de Voltaire qui l’empêche d’atteindre à une perfection du style : « Si Voltaire eût été animé par la religion comme l’auteur d’Athalie, […] sa poésie fût devenue plus nerveuse. », écrit-il[2], et La Henriade est vue comme « la production la plus sèche qui soit jamais sortie du cerveau d’un auteur » et une « composition chétive[3] ». Il concède que le poème peut parfois s’élever à quelque hauteur de vues quand Voltaire cesse « d’être philosophe pour devenir chrétien[4] ». Mais dans l’ensemble, le jugement est sans appel : comment Voltaire, dont le but est de détruire le merveilleux chrétien, pourrait-il faire usage de ce merveilleux dans son œuvre et, en particulier, dans l’épopée[5] ?
Enfin, Voltaire demeure l’homme des idées que Chateaubriand récuse : responsable de l’impiété en littérature, il est l’auteur du « Poëme burlesque de la Pucelle d’Orléans, chef d’œuvre d’athéisme et d’immoralité[6] » ; il est celui qui, dans les Lettres philosophiques, condamne Pascal, « ce dévot satirique[7] » qui représente pour lui le fanatisme intellectuel et religieux. Chateaubriand, tout au long du Génie du christianisme en particulier, n’épargne pas l’irréligiosité de Voltaire et déplore que, au lieu « d’un cercle de littérateurs médiocres », il n’ait pas côtoyé des Pascal, des Bossuet et autres penseurs chrétiens[8]. Et cependant, Voltaire, en affichant un athéisme éhonté, se laisse prendre à son propre piège, estime Chateaubriand. « Comment […] ne comprit-il pas le danger d’une lutte corps à corps avec Bossuet et Pascal ? […] en déclamant contre la religion, ses plus belles pages sont des pages chrétiennes ». Et de citer le portrait de saint Louis[9]. Le philosophe est par ailleurs en partie responsable des exactions commises sous la Révolution : c’est par les « bouffonneries de Voltaire », associées par Chateaubriand à « la démence athée de la Terreur » que la France justifie les massacres des moines pendant la Terreur[10] ; son ambition est de détruire la société avec la philosophie, et les « sarcasmes de M. de Voltaire contre sa patrie[11] » ont anéanti le sentiment national.
Ces constats négatifs n’empêchent pas Chateaubriand de trouver au philosophe de Ferney « un esprit supérieur, raisonnable, éclairé », dont le seul défaut est d’être « resté […] étranger au christianisme[12] ». Le souvenir de Voltaire est d’ailleurs toujours vivant dans l’esprit de Chateaubriand : lors de son séjour diplomatique en Prusse, en 1821, il évoque souvent le philosophe qui séjourna à Sans-Souci, et, comme Voltaire exilé à Postdam éprouve la nostalgie de sa patrie, Chateaubriand à Berlin éprouve le regret de Paris et de la France. Il adoucit alors quelque peu son discours et va jusqu’à remarquer : « Mais Voltaire […] n’exprime-t-il pas quelquefois des sentiments aimables ! N’a-t-il pas connu jusqu’à ces doux regrets de la patrie ! (ML, p. 188). Et, à plusieurs reprises, Voltaire est associé aux plus grands auteurs, comme dans l’Essai sur la littérature anglaise où il est l’objet d’une interrogation : « aurons-nous désormais des Bossuet, des Corneille, des Racine, des Voltaire[13] ? » et il salue « cet esprit mobile, curieux, investigateur » (ELA, 748).
Chateaubriand et Voltaire critique philosophique et littéraire
Chateaubriand va abondamment citer Voltaire comme critique philosophique et littéraire dont il est d’ailleurs loin de partager les points de vue (Mélanges Littéraires, articles « De l’Angleterre et des Anglais », « Shakspere ou Shakspeare » ; Essai sur la littérature anglaise). Ironisant volontiers contre le manque de discernement philosophique et religieux de Voltaire, il fait de lui « le patriarche de l’incrédulité », incapable de porter un jugement convenable sur Martin Luther, se contentant de moqueries que Chateaubriand sanctionne en les trouvant « justes », mais en ajoutant : « elles ne comptent pas » (ELA, 560). Voltaire va apparaître d’ailleurs aux yeux de Chateaubriand comme un critique et un analyste superficiel qui « feuilletait tout, sans se donner le temps d’étudier » (ELA, 623). La même absence de jugement se retrouve dans l’éloge que Voltaire fait de « Shaftesbury, ennemi de la religion chrétienne » (ELA, 715), et dans l’opinion qu’il porte sur Jonathan Swift, qu’il appelle « fort mal à propos […] le Rabelais de l’Europe », erreur due, selon Chateaubriand, au fait que le philosophe est sensible avant tout « aux impiétés de Rabelais » et qu’il laisse de côté « la profonde satire de la société et de l’homme, la haute philosophie, le grand style » de Rabelais (ELA, 737). Ironisant contre l’anglophilie de Voltaire, il fait référence aux lettres sur les Quakers, dans les Lettres philosophiques, dans lesquelles l’écrivain, à la recherche du parfait philosophe, le place au cœur de la secte qu’il découvre à Londres (ML, 40).
Mais c’est surtout comme critique littéraire ayant introduit Shakespeare en France que Voltaire est l’objet de la critique de Chateaubriand. L’Enchanteur se félicite d’abord que le jugement du philosophe ait été, dans un premier temps, « plein de mesure, de goût » (ML, 75). Malheureusement, cette mesure ne dure pas et, rapidement, Voltaire veut faire passer le dramaturge anglais pour « un modèle de perfection », accentuant à l’excès les beautés de ce « barbare », ne craignant pas de dévaloriser « les chefs-d’œuvre de la scène grecque et française » face aux pièces de Shakespeare. Il l’accuse d’ailleurs « d’avoir aidé à placer le monstre sur l’autel. » (ML, 76). Certes, Chateaubriand signale que Voltaire reconnaît son erreur ; c’est lui-même d’ailleurs qui utilise le mot « monstre » pour désigner le dramaturge anglais[14]. Mais cet aveu est tardif, puisqu’il intervient « [s]ur la fin de sa vie », en 1776 précisément, dans sa Lettre à l’Académie (ML, p. 77), où le philosophe vieillissant emploie l’épithète de « sauvage ivre » pour désigner Shakespeare (ML, 96). Chateaubriand replace alors les opinions du critique Voltaire dans le cadre du débat autour de Shakespeare, le philosophe repenti faisant l’objet de l’hostilité de Thomas Rymer qui lui reproche d’avoir dit que le dramaturge ne respectait pas la vraisemblance des mœurs (ML, 80). Le premier enthousiasme de Voltaire pour l’écrivain de Stratford va de pair avec une anglomanie que Chateaubriand juge excessive, due selon lui au fait que Voltaire place en Angleterre « les héros, les opinions et les idées » (ML, 76) qui correspondent aux siens.
Voltaire, inspirateur de Chateaubriand
Voltaire va inspirer Chateaubriand dans l’écriture de son roman Les Natchez où l’influence du philosophe se fait particulièrement sentir. Comme le signalent Morgane Avellaneda et Pierino Gallo dans leur récente édition des Natchez[15], les rapprochements entre le grand roman américain de Chateaubriand et l’œuvre de Voltaire sont particulièrement nombreux. Le paragraphe dans lequel Chateaubriand décrit les troupes françaises, l’infanterie en particulier, s’apprêtant au combat, est, dans le registre épique, inspiré de nombreux auteurs (Le Tasse, Homère, Virgile), mais aussi de Voltaire dans La Henriade, au chant VIII, v. 91-144 (N, 118). Chateaubriand, en conformité avec le style épique et didactique, recourt à l’allégorie (« la Trahison, la Peur, la Fuite, les Douleurs et la Mort », N, 137), procédé récurrent également dans La Henriade de Voltaire, au chant IV et au chant IX en particulier. Il emprunte sans doute à Voltaire l’allégorie de la Renommée (N, 138-139), que l’on trouve dans La Henriade (chant I, v. 365-368).
Mais c’est surtout au livre VI des Natchez que Chateaubriand va se souvenir de Voltaire et utiliser son œuvre. Il se souvient tout d’abord de L’Ingénu, conte publié en 1767, lorsqu’il décrit l’arrivée de Chactas en Europe et son ébahissement devant les nouveautés qu’il découvre (N, 193-216). Adoptant le point de vue de son héros, comme Voltaire épouse celui du Huron, il use d’un vocabulaire naïf qui pastiche le style du philosophe, inspiré particulièrement par les chapitres VIII à X. Une grande partie de ce livre doit aussi beaucoup au Siècle de Louis XIV de Voltaire, à la fois dans l’évocation et la description des personnages (Condé, Turenne, Catinat, Seignelay, Louvois, le duc de Luxembourg, etc.) et des événements (la carrière de Catinat, une soirée à Versailles où le roi brille sur la scène du théâtre, l’évocation du masque de fer, les dragonnades, la retraite édifiante du roi Jean II Casimir à Paris, l’ambassade du Grand Vizir à Paris) (N, 193-216).
Les rapports que Chateaubriand entretient avec Voltaire sont sans doute différents de ceux qu’il entretient avec Rousseau, mais marqués, dans un cas comme dans l’autre, par des paradoxes. La séduction que Voltaire exerce malgré tout sur l’aristocrate de vieille souche repose également, toutefois, sur un rapport de classe. Dans un passage de l’Essai sur les Révolutions, Chateaubriand écrit : « Rousseau ne peut écrire de suite quelques pages, sans que son éducation négligée et les habitudes de la société inférieure où il passa la première et la plus grande partie de sa vie ne se décèlent. Il prend souvent aussi la familiarité pour la simplicité : si Voltaire nous avait parlé de ses déjeuners, il l’aurait fait d’une tout autre façon que le mari de Thérèse[16] ». L’aristocrate Chateaubriand, auquel on ne peut dénier une grande élégance éthique, se reconnaît davantage dans le grand bourgeois Voltaire, à qui la fréquentation de l’aristocratie a donné une sorte de dignité souveraine, que dans le petit bourgeois Rousseau qui se complaît dans le récit de ses misères quotidiennes.
Notes
[1] L’édition utilisée est celle de Jean-Claude Berchet, Paris, Classiques Garnier, « La Pochothèque », 1989-1998, 2 vol. Les citations seront suivies du numéro du volume et du numéro de la page indiqué entre parenthèses.
[2] Génie du christianisme, Paris, Garnier, 1861, vol. II, p. 159. Les citations suivantes seront extraites de cette édition.
[3] Polémique, Paris, Garnier, 1861, vol. VIII, p. 578-580.
[4] Ibid. p. 581.
[5] Génie du christianisme, éd. cit., p. 157.
[6] Chateaubriand, « La Guerre des dieux anciens et modernes », poème en dix chants, par Évariste Parny, dans Paris pendant l’année 1799, vol. XXI, n° CLXXVI, mars 1799, London, Deboffe, Boosey, cité dans les Mélanges littéraires, Paris, Champion, 2024, édition Antoine/Rossi. Les citations seront désormais suivies dans le corps du texte par les initiales ML et le numéro de la page. Ici, p. 455.
[7] Épîtres, dans Œuvres complètes de Voltaire, Garnier, 1877, vol. X, « Épître 36, « À une dame, ou soi-disant telle », (1732), p. 276.
[8] Génie du christianisme, éd. cit., p. 159.
[9] Génie du christianisme, éd. cit., p. 329.
[10] Mémoires d’outre-tombe, I, 953.
[11] Polémique, éd. cit., p. 560.
[12] Mémoires d’outre-tombe, II, 509.
[13] Essai sur la littérature anglaise, Paris, Garnier, 1861, vol. XI, p. 727. Je désignerai désormais l’Essai par les initiales ELA, dans le corps du texte et suivies du numéro de page.
[14] Lettre au comte d’Argental, 19 juillet 1776, D20220.
[15] Op. cit., Paris, Champion, 2025. Les citations de cette édition seront référencées par N, suivi du numéro de page. Ici p. 118.
[16] Essai sur les Révolutions, Paris, Champion, édition Principato, 2009, p. 455.
Bibliographie
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