Résumé
Opéra pour percussions et quatre solistes sur un livret de Colette Tomiche, le Candide de Jean-Marie Curti (né en 1950) est créé en juin 1994 dans la Grange du Châtelard, à Ferney-Voltaire. Joué à plusieurs reprises dans l’Hexagone, il est repris en version de concert en octobre 2004 dans le foyer du Grand Théâtre de Genève. L’œuvre se distingue par une tonalité résolument optimiste, dans la lignée de l’opéra de Leonard Bernstein.
Jean-Marie Curti

Chef d’orchestre, chanteur et compositeur suisse né en 1950 à Montreux, Jean-Marie Curti fait des études de littérature, de théologie et de musique à Fribourg, puis des études musicales plus approfondies dans plusieurs villes d’Europe, notamment à Sienne. Bientôt installé dans la cité de Calvin, il fonde en 1982 l’Opéra-Studio de Genève, véritable aventure collective qui ne s’achèvera qu’en 2020, après trente-huit ans d’activité : 132 productions auront été proposées en tout qui s’étendent du Moyen-Âge à la création contemporaine. L’Opéra-Studio poursuivait trois buts, rappelés sur le site Curti-curiosités : « porter l’art lyrique en dehors des scènes traditionnelles, sur les places de village, dans les églises, châteaux, bateaux, musées, avec une variété de formules et de styles qui permettent de serrer au plus près l’ambiance propre à chaque spectacle », « favoriser l’accès à la scène professionnelle pour les jeunes talents » et enfin « donner principalement des créations ou des premières auditions ». La structure se dote en 1995 d’un chœur et d’un orchestre et collabore avec de nombreuses institutions, au premier rang desquelles les Soirées Estivales de Brou à Bourg-en-Bresse, les Dominicains de Haute-Alsace à Guewiller, les Musiciens d’Europe. Invité neuf ans durant en résidence par la Commune de Vernier à Genève, puis dix ans dans la Commune de Samoëns et la Communauté de Communes des Montagnes du Giffre, l’Opéra-Studio se produit bientôt dans toute l’Europe, sans compter plusieurs séjours à New Delhi et deux en Chine.
Infatigable chef d’orchestre et concepteur-directeur artistique de grandes réalisations multiformes comme ses académies d’opéras d’été Europa Musa, Jean-Marie Curti est également compositeur. La liste de ses œuvres comprend à ce jour 62 opus, depuis une sonatine pour piano en sol majeur composée à Montreux en 1962, en passant par les Percussions Rousseau, « ateliers pédagogiques d’éléments naturels » en huit parties et qui datent, elles, de 2024, jusqu’au madrigal à 8 voix Lune sombre au jardin des oliviers en 2026. Si la dimension religieuse de son travail reste très importante, avec de nombreuses compositions ou harmonisations de musiques liturgiques et 57 harmonisations et orchestrations de vieux Noëls en langues variées, Jean-Marie Curti a également rédigé diverses partitions vouées à l’accompagnement théâtral (Clitandre, musique de scène pour la pièce de Corneille, est ainsi produite en 1996) et surtout sept opéras, dont deux sont explicitement consacrés à ces figures majeures des Lumières que sont Voltaire (Candide, 1994) et Jean-Jacques Rousseau (Tic Tac Rousseau, 2012).
Candide : une aventure humaine

C’est à l’invitation de Vincent Tavernier, initiateur en 1989 du festival des Malins Plaisirs à Montreuil-sur-mer, que Jean-Marie Curti décide de créer un opéra de « petite dimension » pour, à l’approche de la commémoration du tricentenaire de la naissance de Voltaire, en 1994, « apporter une alternative modeste à celui de Leonard Bernstein ». Le livret en est confié à Colette Tomiche qui n’utilise, à la demande de Vincent Tavernier, que des textes issus du conte voltairien. L’opéra est créé le 21 juin 1994 dans la Grange du Châtelard, à Ferney-Voltaire – Vincent Tavernier assurant la mise en scène – et joué jusqu’au 24. Il est ensuite présenté à Montreuil-sur-mer et part en tournée dans divers théâtres de la couronne parisienne, où il est pris en charge par l’IFOB (Ile-de-France Opéra-Ballet). Dix ans plus tard, le 2 octobre 2004, une version concert en est proposée dans le foyer du Grand Théâtre de Genève, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la création officielle de l’Institut et Musée Voltaire, aux Délices.
Le programme du Châtelard résume l’argument du livret : « Dans le grenier d’un de ces grands et anciens collèges jésuites comme il en existe encore tant, au début des années cinquante, quatre jeunes gens se retrouvent, après l’extinction des feux, pour se jouer en cachette le Candide de Voltaire, ouvrage interdit qui jamais n’aurait dû tomber entre leurs mains. » Les quinze scènes de l’opéra suivent scrupuleusement le canevas du conte, tandis que l’orchestre, composé de « nombreuses et diverses percussions réparties entre trois musiciens » auxquelles « se joint la contrebasse », est quant à lui chargé de dialoguer avec les quatre voix masculines : haute-contre, ténor, baryton et basse profonde. Des quatre solistes engagés dans cette aventure, seul Philippe Le Chevalier, baryton, assure la totalité des représentations, de 1994 à 2004. Les autres rôles sont respectivement pris en charge par Alain Thaï (1994) puis Christophe Carré (2004) pour la voix de contre-ténor, Philippe Gortari-Tigeot (1994) puis Philippe Noncle (2004) pour le ténor, et enfin Paul Médioni (1994) et Philippe Désandré (2004) pour la basse.
Une leçon d’optimisme ?
L’idée, précise Jean-Marie Curti, était de faire un petit opéra, « comique, de chambre ou de grenier », et de confier les quatre voix à quatre hommes, l’action se passant dans un collège jésuite. La dimension ludique est prédominante du début à la fin et tâche, au-delà de son envergure philosophique ou morale, de dynamiser la veine comique du conte voltairien. Lors des répétitions, la bonne humeur est d’ailleurs de mise : « j’ai dû sortir plusieurs fois, s’amuse le compositeur, tant j’avais mal au diaphragme. » Plusieurs éléments musicaux concourent à accentuer cette veine comique, depuis l’attribution du rôle de Cunégonde à une basse profonde jusqu’au choix du « petit rythme turc » dans la scène finale. L’indécision générique qui marque la destinée de l’œuvre, tour à tour appelée « opéra de chambre » ou « opéra-comique », participe elle-même de cette volonté de se démarquer de l’enseignement parfois austère du conte tout en le replaçant dans un environnement esthétique cher aux Lumières.
Il ne faut pourtant pas s’y tromper : derrière cette légèreté de façade, Candide est un opéra exigeant sur le plan technique et qui nécessite, de la part des chanteurs comme des percussionnistes, une très grande virtuosité. Jean-Marie Curti rappelle, dans le onzième numéro d’Envolées, que les chanteurs d’opéra « ont l’habitude d’avoir un orchestre, donc des notes réelles avec l’octave juste et avec un fond de cordes ou de vents qui donne une assise ». Or la partition de Candide ne leur offre qu’un vibraphone, un xylophone ou une contrebasse. La dernière scène est sans doute la plus périlleuse, puisque les deux minutes de l’« interminable symphonie » dans laquelle se croisent et s’entremêlent les voix des solistes doit s’achever, comme par miracle, par un accord en sol majeur. « Ce qui est intéressant, déclare Jean-Marie Curti, c’est de voir comment la musique peut apporter sa propre couleur. » Il ne s’agit pas de souligner le texte de Candide mais de « servir l’idée de Voltaire » en délivrant, sous forme de « contrechant », une esquisse de « morale musicale ». L’opéra est du reste parsemé de maximes puisées dans le texte de Candide et pour lesquelles, confirme le compositeur, « les voix chantent ensemble sans instrument ».
Ce qui se dégage de cet opéra est un incontestable optimisme, mais un optimisme pensé, évidemment à rebours des ratiocinations de Pangloss. Jean-Marie Curti se situe, ce faisant, dans la droite ligne de Leonard Bernstein, pour lequel il ne cache d’ailleurs pas une vive admiration. « Il faut, précise-t-il à Loïc Dechambenoit, que chacun cultive son jardin, et donc je cultive ma voie, je suis sûr que j’ai raison. Il ne faut pas trop écouter les autres. » Telle est la solution, sur le plan technique, pour chanter la fin de cet opéra qui permet de terminer dans l’harmonie retrouvée du « notre jardin ». Dans la société, c’est évidemment autre chose : « Je pense qu’on doit écouter, qu’on doit rester sensible à la misère des autres. » Voltaire qui, au moment où il rédige Candide, commence à prendre conscience de l’extrême pauvreté du Pays de Gex, n’eût sans doute pas dit mieux.
La partition du Candide de Jean-Marie Curti existe aujourd’hui sous deux formats disponibles sur le site curti-curiosités : à la version originale pour quatre voix, trois multi-percussions et une contrebasse avec trompette de 1994 ont en effet succédé une version chant-piano corrigée et datée de 2025 ainsi qu’une adaptation nouvelle complète pour quatre voix et quatuor de bois, cette dernière n’étant pas encore disponible sur le site.

Bibliographie et sitographie
Le site https://curti-curiosites.ch donne toutes les informations nécessaires sur la carrière et l’œuvre de Jean-Marie Curti ainsi qu’un accès libre et gratuit à de nombreuses partitions de ses œuvres, y compris celle de Candide, dont la version pour chant et piano est immédiatement téléchargeable.
L’entretien de Jean-Marie Curti et Loïc Dechambenoit est disponible dans le n°11 de la revue Envolées, disponible sur REVEL ainsi que sur le site du centre de recherche MARGE : https://marge.univ-lyon3.fr/projet-envol-1
On consultera enfin l’article de Jean-Marie Curti, « Candide, opéra-comique en trois actes », dans François Jacob (éd), Voltaire à l’opéra, Paris, Classiques Garnier, 2011, p. 207-211.