Raymond Savignac (1907-2002)
Ce célèbre affichiste originaire de l’Aveyron se forme au dessin dès l’âge de 15 ans en multipliant les expériences professionnelles. Il travaille avec l’écrivain et illustrateur Robert Lortac, le graphiste Cassandre, passe un an à l’imprimerie Draeger frères qui collabore avec Cocteau, Picasso, Dali et Chagall. Il entre ensuite au Consortium général de publicité où il restera deux ans. Mais c’est surtout sa rencontre avec Bernard Villemot (1911-1989) qui sera déterminante. En 1949, ils organisent tous deux une exposition d’affiches qui révèle ce que sera désormais le style Savignac, un style empreint de naïveté et d’humour. Tout le monde a en mémoire ses affiches publicitaires pour Astral (1949), Périer (1951), Resistex (1952), Pirelli (1953), Bic (1960), Citroën (1981) et Avi 3000 (1985) pour ne citer que quelques exemples.
Mais Savignac ne s’est pas contenté de travailler pour la publicité. On lui doit aussi des affiches de cinéma (La Guerre des boutons (1962) d’Yves Robert, Mortadella (1971) de Mario Monicelli, Lancelot du lac (1974) de Robert Bresson), de spectacle (Raymond Devos, 1967) ou des affiches plus engagées comme celle qu’il créa pour ATD Quart Monde en 1982.
Raymond Savignac et Voltaire
Avec toujours autant d’humour, Savignac dessina pour soutenir telle ou telle initiative culturelle. On le voit ainsi œuvrer pour le musée de l’affiche (1978), le musée de l’Homme (années 1980), l’exposition Charles Cros à la Bibliothèque nationale (1988), le musée de la publicité (1990), et bien entendu celle qui servit pour l’exposition Voltaire à la Bibliothèque nationale en 1979. Cette exposition, qui célébrait le bicentenaire de la mort de Voltaire, se tint entre le 25 janvier et le 22 avril 1979 et avait pour titre « Voltaire. Un homme, un siècle ».
L’affiche de Savignac représente sur fond jaune un Voltaire d’apparence plutôt caricaturale, souriant, âgé, mais encore très agile, signant son nom à l’aide d’une plume d’oie. Nous noterons que l’artiste s’est évertué à reproduire fidèlement la signature de l’écrivain. Le fond jaune, qui a le mérite de faire ressortir le sujet représenté et d’apporter une certaine gaieté, est une des marques de fabrique de Savignac. Il apparaît dans plusieurs affiches telles La Caisse d’épargne de Paris (1975), Dijon Foire des loisirs (1978), Buvons le vin nouveau (1993), De Bibendum à Mamie Nova (1997), Eveno vend du rigolo (2001), etc.
La tâche de Savignac n’est pas simple. Comment représenter Voltaire sans le réduire ? Quel aspect de sa vie ou de son œuvre faut-il privilégier ? Faut-il montrer un Voltaire épistolier, courtisan, dramaturge, poète, historien, encyclopédiste ou bien offrir au public une image plus familière, celle du conteur philosophique ? Pour Savignac, Voltaire est avant tout un homme de combat, celui qui part en guerre contre l’esclavagisme, le fanatisme religieux, l’intolérance ou l’injustice (affaire Calas, affaire Sirven…). Aussi choisit-il de le représenter sous la forme d’un duelliste qui manie la plume telle une épée.
Ce duelliste, qui se bat contre l’injustice et signe ses actes de son nom rappelle bien entendu le personnage de Paul Féval, Henri de Lagardère, alias le Bossu, rendu célèbre au cinéma grâce à Jean Marais et André Hunebelle [1]. L’époque durant laquelle se passe le roman est d’ailleurs celle de Voltaire. Lagardère serait en effet né vers 1682 et les événements principaux de cette histoire se déroulent autour de 1710. Le film, qui a connu un immense succès et a remis à la mode le genre cape et d’épée [2], a profondément marqué les Français, toutes générations confondues. Ils n’auront donc pas manqué de relever cette référence, pas plus certainement que celle à la bande dessinée. Les jambes effilées de Voltaire, telles qu’on peut les voir sur l’affiche, renvoient en effet au professeur Tryphon Tournesol et au Croquignol des Pieds nickelés.
Si Savignac choisit de représenter Voltaire de façon plus caricaturale que réaliste, c’est avant tout pour marquer sa volonté de s’inscrire dans une tradition, celle de la caricature et plus précisément de la caricature de Voltaire. Il marche ainsi sur les pas d’un Jean Huber (1721-1786) [3], d’un Campion de Tersan (1737-1819) [4], d’un Granville (1803-1847) [5], d’un Daumier (1808-1879) [6], et d’un David Levine (1926-2009) [7]. Si ces artistes ne sont plus aujourd’hui, la tradition n’est pas morte pour autant. Gary Brown (1957- ), Osmani Simanca (1960- ), Morten Morland (1979- ) ont pris la relève.
En 2009, le Livre de Poche reproduit en couverture du Traité sur la tolérance l’affiche de Savignac [8]. Deux ans plus tard, Oxford University Press la reprend pour la traduction anglaise du Dictionnaire philosophique [9]. Il semblerait que le temps n’ait pas eu d’emprise sur cette affiche, malgré les trente années qui la séparent de ces éditions. Deux facteurs, au moins, ont pu contribuer à maintenir son actualité. Le premier est qu’elle contient des références auxquelles le public d’aujourd’hui peut encore s’identifier. Les aventures des Pieds nickelés qui ont débuté en 1908 se sont poursuivies jusqu’en 2015. Tintin, et ce malgré la mort d’Hergé en 1983, vendait encore quatre millions d’albums en 2023. Du côté cinématographique, Le Bossu n’a cessé d’être rediffusé à la télévision et est aisément accessible sur les plateformes en streaming [10]. Le second facteur touche, lui, à la tradition. Commandée par la Bibliothèque nationale historique pour son exposition, l’affiche de Savignac n’est plus neutre, elle s’inscrit dans un cadre institutionnel très ancré dans la société française. Mais la tradition la plus importante est certainement celle de la caricature dans laquelle Savignac a choisi de s’inscrire en nous offrant cette image vivante et drôle de l’écrivain.
Notes
[1] Paul Féval père, Le Bossu (1858). L’adaptation cinématographique réalisée par André Hunebelle avec Jean Marais mais aussi Bourvil est sortie en 1960. Elle fit près de 6 millions d’entrées en France et fut adaptée pour la télévision sous forme de série en 1967. Le rôle de Jean Marais fut repris par Jean Piat.
[2] Le genre cape et d’épée, déjà exploité à l’époque du cinéma muet, connaît un regain de faveur dans les années 50 et 60 grâce à des acteurs comme Jean Marais, Gérard Barray et Gérard Philipe. Citons pour mémoire Fanfan la Tulipe (1952), Les Trois mousquetaires (1953), La Tour prends garde ! (1958), Le Bossu, (1959), Le Capitan (1960), Le Masque de fer (1962), Le Capitaine Fracasse (1961), les Pardaillan (1962, 1964) et La Tulipe noire (1964).
[3] « Le Matin de Voltaire » (non daté), « Le philosophe Voltaire dictant à son secrétaire Collini à Ferney » (non daté), « Voltaire aux échecs » (non daté), « Portrait de Voltaire » (non daté).
[4] « Rameau et Voltaire. Temple de la Gloire », 1763.
[5] « Deux loges à la représentation de l’Écossaise », Granville, 1816.
[6] « Dialogue des morts entre Voltaire et Galilée », Le Charivari, 25 mars 1867 ; « Projet de costume pour désarmer les ennemis de la statue de Voltaire », Le Charivari, 19 août 1870.
[7] « Voltaire », The New York Review, 18 juin 1970.
[8] Voltaire. L’Affaire Calas. Traité sur la tolérance, Introduction de François Raviez, Livre de poche, 2009.
[9] Voltaire. A Pocket Philosophical Dictionary, J. Fletcher (trad.), Introduction et notes de Nicholas Cronk, Oxford World’s Classics, Oxford University Press, 2011.
[10] Signalons qu’une nouvelle version du Bossu, réalisée par Philipe de Broca, est sortie en 1997.
Bibliographie
Apgar, Garry, L’Art singulier de Jean Huber. Paris : Adam Biro, 1995.
Savignac, Raymond, Un Homme et son métier. Paris : Robert Laffont, 1975.
Savignac, L’Affiche de A à Z. Paris : Seuil, 1992.